La peine du bourreau, E. Tharreau

 

La peine du bourreau, de Estelle Tharreau (FR), Taurnada Editions, 2020

Synopsis :

McCoy est « bourreau » au Texas. Après 42 ans passés dans le couloir de la mort, il reçoit la visite officieuse du Gouverneur Thompson qui doit se prononcer sur la grâce du condamné numéro 0451.
Il ne leur reste que quatre heures pour faire revivre les souvenirs de McCoy avant l’injection létale.
Quatre heures dans l’isolement de la prison de Walls.
Quatre heures pour cinq crimes qui déchaînent les passions.
Quatre heures pour ce qui pourrait être la dernière exécution de McCoy.
Quatre heures pour jouer le sort d’un homme.

Un thriller psychologique aussi troublant que fascinant : une immersion sans concession dans le couloir de la mort et ses procédures d’exécution.

Avis : 5/5

Personnages : 5/5
Décors : 5/5
Trame : 5/5
Emotion : 5/5
Globale : 5/5

Début d’année prolifique du côté de Babelio et de sa Masse critque que je remercie à nouveau pour le don de ce livre. Etant donné le thème, la couverture et le synopsis, je n’ai pas hésité longtemps avant de le sélectionner. Sans regret !

L’essentiel du roman repose sur trois personnages principaux.
En tête de peloton, le condamné, Ed, matricule 0451 que l’on découvre à son départ du couloir de la mort vers la salle d’exécution. On apprend peu à peu sa genèse, un Texan de la première heure, ayant grandi avec des valeurs typiques de cet Etat du sud. Son histoire est bouleversante, parfois clivante, dramatique mais surtout touchante. On suit son évolution depuis l’enfance vers l’adolescence, à son mariage, à son travail dans un pénitencier. Rien ne le prédestinait à se trouver frappé de la peine capitale, rien n’augurait qu’un jour, il allait tuer. Pourtant, il ne le nie jamais, tout ceci est arrivé. Il a éliminé 5 personnes de sang froid, en les sélectionnant de manière à donner un sens à sa vie, à rendre le monde meilleur. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si son cas enflamme les médias ainsi que les deux éternels camps anti et pro peine de mort. 
Intervient rapidement le Gouverneur républicain Thompson, souverain de son Etat. A 34 ans, le politicien découvre ce procédé et désire en savoir davantage avec d’attribuer ou non sa grâce au condamné. Pour l’aider dans ses réflexions, il brave les interdits en s’entretenant officieusement avec le bourreau McCoy. Thompson reste dur à saisir, on peine à sonder ce qu’il pense vraiment ; peut-être est-il perdu lui-même ? Il sait que suivant sa décision, il devra rendre des comptes. Il faut toujours garder à l’esprit que c’est un politicien et qu’il a certaines priorités.
Avec le personnage de McCoy, un bourreau usé par toutes ses exécutions précédentes, Estelle Tharreau a envoyé un énorme coup de pied dans la fourmilière. Dans cette situation, le premier rôle lui revient pour une fois. La peine du bourreau porte bien son nom. On se soucie du meurtrier, de ses victimes, des juges, des avocats, des gardiens en prison, mais jamais nous nous préoccupons de celui qui appuie sur le bouton de mise à mort. Parole lui est donné et il sera davantage dans l’explication que dans la critique. Basé sur des crimes et jugements réels, ce livre donne matière à réfléchir.
Je tiens encore à relever le bienfait de la famille Crowley, un couple charmant avec leur adorable gamine qui est arrivée au bon moment pour faire chavirer l’existence d’Ed.

Les décors sont bruts, faits de béton, de chaînes et de métal, de puanteur, de sueur, de hurlements, de sang et de folie. 
Durant tout le roman, on ne quitte pas le Texas. On navigue entre trois prisons : Allan B. Polunsky Unit (le couloir de la mort), Huntsville Unit (ou Walls, lieu d’exécution) et Ellis Unit (utilisée par le bourreau avant la création de Polunsky). L’ambiance austère et basique en impose et Estelle Tharreau a brillamment su rendre ces lieux aussi suffocants qu’ils doivent l’être. 6m2, 23h/24, durant des années, ça met dans le vif du sujet !
Toutefois, le lecteur n’y reste pas à perpétuité grâce aux divers flashbacks narrés par Ed et le bourreau. Soupapes de soulagement que nous offrent ces incartades. Oh qu’ils sont nécessaires ! Ces instants nous permettent de sortir de ce huis clos infernal rythmé par une horloge qui s’écoule lentement.
Les faits se déroulent des années 1970 à aujourd’hui, et au Texas. Il ne faudra donc pas s’étonner du racisme ambiant, de certains mots âpres, de dénominations injurieuses, mais il me semble que cela reflète assez bien l’état d’esprit qui régnait – et règne encore – là-bas.

J’ai adoré le crescendo de l’auteure dans sa trame. Le jour J, entre 19h et minuit. Chaque chapitre minuté. Un peu plus de 50 chapitres pour 250 pages, cela donne une idée du rythme. 
Le lecteur est invité à suivre l’échange entre le bourreau et le Gouverneur avec cette demande initiale : “Je veux simplement entendre la vie d’un bourreau. D’un homme qui connaît les condamnés”. McCoy va dévoiler quelques cas, des éléments dont Estelle Tharreau s’est d’ailleurs inspirée de la réalité. Une différence de traitement entre riches et pauvres, blancs et autres, un système pourri jusqu’à l’os avec des juges se devant de nourrir les prisons, des avocats commis d’office qui connaissent autant le droit que moi la mécanique. 
Il ne s’agit pas dans ce roman de se ranger du côté des pro ou anti peine de mort, mais bien d’en comprendre tout le système. Autour de Walls, la population se divisera entre plusieurs camps, eux-mêmes fractionnés en groupuscules. Ed est un meurtrier, un homme d’honneur, un fou sanguinaire, un justicier et un lanceur d’alerte. Tant de paradoxes, tant de moralités qui s’opposent. 

La peine du bourreau joue bien entendu sur nos émotions. J’ose ici une petite parenthèse.
Il y a quelques années, j’ai vécu une relation épistolaire avec un condamné à mort. Le hasard a voulu qu’il purgeait sa peine au Texas, à Polunsky. Ce qu’il m’écrivait ressemble bien aux écrit d’Estelle Tharreau. C’est pourquoi, au travers des lignes, je l’imaginais lui, à la place d’Ed, en ajoutant la variable qu’il était mexicain. Arnold Prieto (1973 – 2015), RIP.
Il y a peu de place pour la joie et la bonne humeur dans ce thriller, le peu d’humanité qui parvient à s’y immiscer paraît donc grandiose.
Beaucoup de tristesse, de révolte, de choc et de frustration parsèment les pages. Quant à la peine, nous la retrouvons partout, et pour tous : bourreau, condamné, Gouverneur, victimes et j’en passe. Pour ne pas trouver cet ouvrage émouvant, il faut avoir une pierre à la place du coeur.

Sujet sensible, une cause ne procurant qu’une peine infinie. Sans hésiter, La peine du bourreau est un vrai coup de coeur et j’applaudis chaleureusement Estelle Tharreau pour avoir osé s’aventurer dans ce monde en prenant assez de hauteur pour nous en donner une vision d’ensemble. La réflexion qu’elle amène devrait servir à bon nombre d’entre nous.

Un avant-goût avec cette vidéo des Editions Taurnada : Lien